Illustration de jeunes Canadiens dans la ligne du bureau de l'emploi

47 000 : nombre d'emplois créés pour les jeunes depuis 2009 (sur 1,9 milion en tout). (Illustration de Leeandra Cianci)

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Décennie perdue

Le vrai problème de l’emploi chez les jeunes? La qualité, pas la quantité.

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Une décennie après la débâcle financière de 2008, on semble estimer que le Canada s’en est entièrement remis, mais, pour les jeunes travailleurs, il en va autrement.

Le chômage les a frappés de plein fouet, pendant et après la crise. Même s’ils ne représentaient que 16 % de la population active à l’époque, les 15 à 24 ans comptaient pour 45 % des chômeurs; leur taux de chômage a augmenté de 5,5 points de pourcentage pour atteindre 16,4 %, près du double de la moyenne nationale. Par la suite, la croissance de l’emploi dans cette cohorte a été presque nulle. Depuis son creux absolu de l’été 2009, seulement 47 000 emplois ont été créés pour cette tranche d’âge, tout compte fait, d’après les données de mai dernier. Un chiffre dérisoire, par rapport au total de 1,9 million d’emplois créés au cours de la période.

À l’époque, certains spécialistes estimaient qu’il n’y avait pas forcément lieu de s’en inquiéter. Ces statistiques n’avaient rien de nouveau en elles-mêmes. N’avait-on pas observé la même situation pendant la récession du début des années 1990, suivie d’une reprise dite « sans emploi »? En outre, le taux de chômage des jeunes n’était pas plus éloigné de sa moyenne à long terme que le taux de chômage total ne l’était de sa norme historique. Et puis, il est prouvé que l’employabilité s’améliore nettement après l’âge de 25 ans. D’ailleurs, avant ce seuil, les jeunes sont censés étudier ou être en formation, alors, pourquoi se faire du souci?

Malgré tout, le problème a préoccupé les Canadiens et les préoccupe encore, même près d’une décennie plus tard, quoique le taux de chômage des jeunes soit pratiquement revenu à son faible niveau antérieur.

Comment expliquer cet état de fait?

Peut-être que la perception du chômage des jeunes, exprimée dans les statistiques, n’avait rien à voir avec la quantité d’emplois, mais plutôt avec leur qualité intrinsèque. Peut-être aussi que la véritable inquiétude tient au fait que la technologie et l’automatisation ont fortement érodé les principes de la stabilité professionnelle et du cheminement de carrière. Peut-être enfin que nos jeunes ont été parmi les premiers à délaisser le travail à temps plein à l’année pour adopter des modalités contractuelles à court terme. La tendance se manifeste non seulement dans la nouvelle économie de la pige, qui fait la une des journaux, mais également dans la généralisation du travail à temps partiel et temporaire, comme l’emploi contractuel et à durée déterminée.

En effet, l’essor des régimes de travail atypiques se concentre chez les jeunes. La part de l’emploi total que représente l’emploi à temps partiel (près de 19 %) est restée la même depuis le début des années 1990. Pourtant, ventilé par cohorte d’âges, le tableau change radicalement. Depuis 1993, la proportion des femmes de plus de 30 ans qui travaillent à temps partiel a reculé d’environ 3 points de pourcentage, alors que chez celles de 20 à 24 ans, elle a bondi de 10 points. Du côté des hommes, la proportion a augmenté dans tous les groupes d’âge, mais surtout chez les jeunes de 20 à 24 ans. Fait intéressant, parmi ces jeunes Canadiens, on observe les plus fortes hausses du travail à temps partiel chez les titulaires d’un diplôme d’études secondaires ou d’un diplôme d’études postsecondaires autre qu’un diplôme universitaire (études collégiales, dont celles en cégep, ou apprentissage).

Même conclusion pour l’emploi temporaire. Depuis la fin des années 1990, le travail temporaire n’a progressé que d’environ 2,5 points de pourcentage par rapport à l’emploi total. Pourtant, cette part a augmenté de 6 points chez les jeunes hommes et de 8 points chez les jeunes femmes. Autrement dit, les statistiques officielles l’occultent, mais un nombre croissant de nouveaux diplômés constatent que leur premier emploi peut s’avérer passablement moins permanent que prévu.

Sans être un prédicteur d’instabilité parfait, le travail non traditionnel a aussi tendance à s’accompagner de conditions précaires, comme la volatilité accrue du revenu ou le recul de la sécurité d’emploi. En étudiant les incidences de ces conditions de travail sur la situation sociale et la santé, le groupe de recherche sur la pauvreté et la précarité de l’emploi dans le Sud de l’Ontario (PEPSO) l’a constaté, les travailleurs précaires, qui peinent à joindre les deux bouts, sont sujets à l’anxiété.

Il y a lieu d’envisager sous deux angles le chômage des jeunes. On peut les inciter à faire contre mauvaise fortune bon cœur, car les statistiques attestent que la situation ira en s’améliorant : chez les groupes plus âgés, le travail à temps partiel et temporaire n’est pas vraiment plus répandu aujourd’hui que par le passé, sauf pour le temps partiel parmi les plus de 65 ans. Mais on peut toutefois reconnaître ce qui diffère dans la réalité des jeunes, qui se heurtent à un marché du travail en mouvance, avec moins d’emplois de premier échelon à temps plein et, partant, un début de carrière qui peut se révéler plus ardu. Sans parler du coût du logement.

Bref, nos jeunes s’en tireront sans doute aussi bien que les générations précédentes aux prises avec des déboires économiques. Mais lorsqu’ils abordent, même naïvement, leurs difficultés, peut-être devrait-on tâcher de comprendre l’incertitude qui les tenaille. À nous de faire preuve d’indulgence.